༺ Mon identité religieuse vegane ༻

Mon environnement physique, intellectuel, émotionnel et mental est vastement différent aujourd'hui qu’en 1996 ou en 2004 alors ça ne peut que résulter en une grosse différence :  pendant des années, mon veganisme impliquait un besoin de développer, de maintenir et de protéger/de défendre mon Identité Vegane
Çela veut dire que pendant des années, être vegane voulait dire abolir mes doutes, ne pas réexaminer certains dogmes mais plutôt les accueillir à bras ouverts, cultiver une façon de voir que je voulais blanche ou noire, toujours chercher plus de perfectionnisme, plus d’absolutisme. 

Vécue comme ça, la philosophie vegane est une religion, pas une philosophie. 

Je passais par-dessus les choses dans le veganisme qui ne faisait aucun sens pour moi, qui me semblait clocher ou être une contradiction parce que j’étais une vegane et dès lors, je n’avais pas le droit de douter. 
 Douter, avouer ses doutes, même si seulement à soi-même, ce n’est pas vegan!  
"Qui doute n'est pas une vraie végane." 
"Qui n'est pas parfaite, qui ferait des exceptions, n'est pas une vraie végane."
Il est très, très difficile de mériter le nom de vegan mais très, très facile de le perdre. 
Et si on le perd, les membres de l’ «Église » pensent qu’"on n'a jamais vraiment été vegan".

Alors quand on a besoin de cette identité, quand on veut porter l'étiquette, il faut faire vraiment attention à tout.  À tout ce qu'on dit, à tout ce qu'on fait, à ne pas faire d'erreur, à être toujours, et en tout temps, irréprochable.  Encore plus si on a un commerce vegan et qu'on peut, avec une seule plainte sur Facebook, perdre une quantité de clients qui ont aussi un besoin criant de leur identité vegane.

 J’avais besoin de cette identité vegane, en fait, je pensais en avoir besoin, parce qu’il n’y avait un gros bobo sous jacent, un bobo pustulant, et je n’étais pas prête à le regarder en face. 

Je maintiens qu’il y a des fuites qui nous sauvent la vie, pour un temps, dans un moment particulier.  
Mais les fuites, elles finissent toujours par nous entraîner loin de nous, loin du rivage, et si on ne veut pas lâcher la bouée, la bouée va finir par nous lâcher.  Les chances de se noyer sont bonnes.  Les miennes sont devenues vraiment super bonnes.

Alors il me faut détruire mon identité vegane.  La détruire parce que c’était ma religion
Et le veganisme, c’est supposément une philosophie, pas une religion. 

Mais détruire mon identité vegane, c’est comme essayer d’arracher son besoin de boire ou de fumer. 
On peut décider d’arrêter de faire le geste de boire ou de fumer, mais la compulsion de le faire, elle reste là. 
Il faut aller chercher le pourquoi.

Détruire son identité vegane et chercher nos pourquois, c’est non seulement difficile mais c’est souffrant. 
Ça fait mal.  C’est une des choses les plus difficiles que j’ai faites dans ma vie.

Parce que la personne qui a choisit d’adopter une religion, elle le fait par besoin

Si cette personne avait eu besoin d’une philosophie, elle l’aurait étudiée, elle l’aurait débattue, elle l’aurait appliquée où elle le pouvait et l’aurait adaptée à ses circonstances particulières, sans culpabilité, en gardant toujours une place pour le doute, en se donnant toujours le droit de réexaminer. 

«Est-ce que ce que je fais à un sens?» 

«Est-ce que ce geste-ci fait vraiment une différence ou bien est-il symbolique?
Et celui là?
Est-ce que ce geste aura une hypothèse seulement vérifiable dans le futur (théorie) ou a déjà un impact mesurable?»

«Est-ce que je suis confortable quand je suis avec des gens qui ont une opinion différente, ou qui remettent en doute certains aspects de la philosophie, ou bien je ressens le besoin de me défendre? 
Est-ce que je me sens attaquée?
Ai-je besoin de m'entourer seulement de gens qui pensent comme moi ou je puis-je continuer à fréquenter des gens qui ne sont pas d'accord avec ma philosophie?»  

«Est-ce que je pense que cette philosophie peut véritablement s’appliquer à tout le monde sur terre sans discrimination, dès maintenant? 
Est-elle applicable à tous ou bien parle-t-elle de mon privilège de personne blanche, nord-américaine, financièrement stable, vivant en milieu d'accessibilité alimentaire, en santé physique et mentale?»

La personne qui suit une philosophie garde la capacité de penser de façon critique. 
Elle voit différentes façons d’arriver à un but, de tester une idée,  et elle est capable d’adaptation.

Mais celle qui a besoin de certitudes, qui a besoin de réparer ou maquiller quelque chose en elle, celle qui a besoin de croyances simples et catégoriques, celle qui a besoin d’Absolu, celle qui a besoin de fuir, de se fuir elle-même, de fuir son opinion d’elle-même, cette personne là a besoin de foi

Elle a besoin d’être convaincue, elle a besoin de la paix que lui procure une Grande Vérité simple à suivre qui dénie toutes les réalités qui ne sont pas la sienne. 
Si on lui démontre avec preuve que sa croyance est fausse, elle affirmera que les résultats sont biaisés.  Sa religion est la seule qui ne falsifie jamais les informations.

Elle débat seulement du Noir et du Blanc, le gris étant pour elle de la "faiblesse de caractère", de l'égoïsme ou un manque d'intégrité. 
Elle a besoin que le veganisme soit LA seule bonne façon d’agir parce que ça enlève la pression, la peur de l’incertitude et ça lui donne des règles de vie très claires. 
Elle déteste le doute, elle va le nier chaque fois qu’elle le pourra ou le badigeonnera de dogmes et de répétitions de chapelet.

Elle a besoin de convaincre les autres autour d’elle, elle a besoin d’évangéliser. 
Elle a besoin de l'annoncer, de l'afficher. 
Elle se préoccupe de "donner l'exemple".
Elle a besoin que tous les autres embrassent la même religion qu’elle, de la même façon, et veut être toujours, toujours plus "pieuse", toujours plus dédiée. 
Elle s’entoure de membres de son Église, qu'elle préfère aux « philosophes », parce qu’entre membres de la même tribu religieuse, on se tient, on ne se remet pas en question, on s’encourage à faire plus, à faire mieux, tout le temps. 
On n’aura jamais à se sentir attaqué, à se défendre; on se comprend, on se perfectionne.
On protège, les uns les autres, notre identité vegane, on la solidifie, on arrose son égo pour faire solidifier les racines.  On est inconfortable avec ceux qui ne partagent pas notre besoin religieux; ils piquent nos doutes, nos doutes sont des malaises.

Après des années d’orthodoxie, je suis maintenant engagée à défroquer. 
 Je suis engagée à défroquer de mon veganisme religieux même si j’en arrache, même si je ne sais pas si je réussirai un jour à me débarrasser complètement de mon identité vegane. 
 Je l’ai flattée, je l’ai récompensée, je l’ai nourrie et j’ai brainwashé mon cerveau pour qu’il suive le pas. 

Parce qu’en dessous de l’identité Je suis Vegane, il y avait une fille maganée, une fille en danger qui voulait continuer à vivre malgré un mal de vivre et des blessures non guéries.
Il y avait une personne révoltée contre notre système et elle ne pouvait pas accepter de ne pas pouvoir le changer.  Il y avait une femme qui ne croyait pas que sa vie avait une valeur si elle n'avait pas la certitude d'être "une bonne personne". 
Et selon la religion vegane, Être Vegane c'est être une bonne personne, une meilleure personne que n'importe quelle autre personne non-vegane, la seule sorte de personne vraiment morale.

Une fille dont le but de la vie est d'être une bonne personne, une fille qui est en crise et qui ne sait pas si elle a le droit d'exister, elle ne demande pas de la sérénité, de la sagesse. 
Elle n'a pas le temps ou la volonté d'attendre dans la souffrance pendant que la sérénité et la sagesse se développe en elle. 
Elle a besoin d'une solution instantanée. 
Elle a besoin d'un bandaid. 

Elle a besoin que quelqu'un lui dise:  " oui, tu es fautive sur toute la ligne et le monde est pourri mais si tu ne mets plus X, Y et Z, dans ta bouche, tu seras une vegane, la personne la plus morale sur cette terre.  Tu pourras être, enfin, une bonne personne.  Tu ne contribueras plus du tout à la pourriture sur cette terre, tu n'aura plus jamais à faire de culpabilité."

Elle a demandé une solution simple, applicable tout de suite, deux ou trois paires d'œillères et un égo de super héro et le veganisme lui a répondu.

Ce qui me fascine, vraiment, franchement et profondément, c’est comment elle ne voit pas sa propre identité religieuse. Parce lorsque les Témoins de Jéhovah la réveille un dimanche matin, elle rit dans sa barbe parce qu'ELLE, elle, est vraiment sauvée.
Elle a trouvé la seule vraie vérité.
Eux, avec leurs croyances sans fondements, ils sont encore des mangeurs de viande, des meurtriers, des viandards!
Elle a pitié d'eux quand elle se demande comment ils peuvent appliquer tous leurs dogmes à la lettre, sans remettre en doute les manques de preuves et les exagérations.  Elle, elle, ne pourrait jamais s'y faire prendre!

En développant sa foi, cette personne qui se sent si fragile, peut avec des gestes personnels et la magie vegane, renverser tout un système pourri et malade, en un seul lifetime, tout en vivant beaucoup de colère, de jugement et de condamnation quand des philosophes plus réalistes essaient de lui faire comprendre qu'il y a dans le veganisme des dogmes à réexaminer, des manques moraux, des angles morts que les disciples ne veulent pas regarder.
Quand les philosophes essaient de partager avec elle des informations qui lui permettrait de relâcher un besoin maladif de contrôle, de faire de son mieux selon ses circonstances, en arrêtant de se rendre malade avec un perfectionnisme de plus en plus étouffant, elle les trouve "pas assez vegans".

Ce besoin de contrôle, de contrôle de plus en plus insidieux, masque une vulnérabilité débilitante qu’elle ne peut tout simplement pas accepter sans accepter de mourir à elle-même et cache aussi un manque d’honnêteté face à l’existence même de cette vulnérabilité.
Et ce, peut-être jusqu’au jour où la vie la met dans une position qui a le pouvoir de la faire mettre à genoux, devant un dieu vegan qui n’a jamais été là. 

Ce jour là,  moi, j’ai commencé à me voir moi-même. 
J’étais littéralement tremblante de peur, terrorisée à la pensée d’un désir non-vegan. 
Un tout petit contenant de lait, pour mon café.  Un tout petit contenant de lait en 10 ans. 
J’ai été abasourdie par la force de la peur qui m’envahissait seulement pour une pensée «impure». 
Même si mon identité vegane se sentait coupable chaque fois qu'elle trouvait qu'elle aimait trop les "remplacements de viande", ou qu'"elle ne mangeait pas assez bio", ou qu"elle n'était pas encore assez abolitioniste", "ou trop dépendante de Earth Balance", etc.
Mais ce jour là, alors que je me trouvais en période de crise, j'en prenais enfin conscience. 
La fuite pour éliminer la culpabilité, elle ne partirait vraiment jamais. 
Il y aurait toujours quelque chose pour la déclencher. 
Parce que je me sentais coupable de tout depuis toujours et j'avais le poids du monde sur mes épaules, depuis toujours.  "Tout le monde avant moi" est ma devise, depuis toute petite. 
Comme une bonne petite catholique.

Une image est alors venue à moi :  J’avais peur comme quelqu’un essayant de se sauver d’une secte.
Mais cette secte portait mon nom: B. la Vegane.
Et j’ai vu que j’étais mon propre guru.

Cette réalisation m’a brassée. 
J’ai pleuré, j'ai été en colère contre moi, je me suis sentie honteuse, je me suis sentie coupable.
La dépression a continué plusieurs mois.
Puis, il a fallu prendre du temps pour me demander "Que faire maintenant?"

Alors voilà, après beaucoup de réflexion et la réalisation que je dois m’occuper d’un problème qui demande mon attention,  j’accepte de défroquer. 

Je vais faire tout ce que je peux pour défroquer de mon identité vegane, pour défroquer de la religion vegane.

Je vais me donner le droit de me sentir attirée par la philosophie vegane, en acceptant qu’elle est une idée, non une Vérité

Je vais me donner le droit de la débattre, de remettre en doute ce qui ne fait pas de sens à mes yeux, de rejeter ce qui ne peut pas s’appliquer à ma situation, d’accueillir les autres dans leurs propres doutes, dans leurs propres capacités.

Je vais me donner le droit de me tenir loin des églises de la même façon qu’un alcoolique qui a choisi de Recover ne se tient plus dans les bars.

Je vais mesurer l’intégrité en terme d’honnêteté et non pas en terme de perfection ou d’obéissance absolue en des croyances.

Je me donne le droit de réexaminer les certitudes, d’accepter ma vulnérabilité, de débusquer la malhonnêteté, d’accepter qu’il y aura toujours des réponses qui vont m’échapper et que ceci est normal, que c’est la condition humaine.

Je me donne le droit de me pardonner mon réductionnisme, mon absolutisme, mon manque d’éducation, mon classisme, mon ableism.  

De me pardonner le mal que je peux avoir fait aux autres avec mes fermetures, avec mon système de défense. Avec la diffusion de fausses informations.


Je me donne la permission de TOUT revoir, et tout revoir encore. 

Je me donne le droit de corriger mes erreurs.

 Je me donne le droit de demander la sérénité pour les choses que je ne peux changer, le courage de changer les choses que je peux et la sagesse d’en connaître la différence.

Je me donne le droit d’être B. 

Je suis B.
B. l’imparfaite.
B. tout court.

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Voir aussi:

- Syndrome du vrai croyant (x)
- Le vrai croyant / The True Believer / L'identité vegane (x)
- Idéologies et raisonnement fallacieux (x)
- Backstory (ENGLISH) (x)
- Police de l'identité: La police vegane (x)
- Le culte de la discipline (x)