༺ Mes cafés avec Johnny: Le démantèlement de l'identité vegane, Leçon 1

Le démantèlement de l'identité vegane, Leçon 1
Est-ce vraiment immoral de manger des animaux?

     
Jeudi après-midi, c'est moi qui attendait Johnny, confortablement installée à "notre table", étant en avance de 10 minutes.  J'étais pratiquement seule - une seule autre personne, un homme dans la soixantaine, était assis de l'autre côté du café devant son breuvage et une brioche.


     Après quatre longues minutes à ne pas savoir quoi faire de moi-même, j'ai eu l'idée de sortir un calepin et un crayon, voulant prendre des notes.  Quelques jours auparavant, Johnny m'avait donné comme devoir de réfléchir à la question de moralité.  Est-ce immoral de manger des animaux?  Ma réponse était oui.  Enfin, je n'ai pas toujours pensé ainsi mais au cours des dernières années, il était devenu évident pour moi que manger des animaux, les tenir en esclavage, leur enlever la vie pour s'en nourrir, était un non sens parce que physiologiquement nous pouvions très bien nous passer de leurs molécules alimentaires.  Dès lors, oui, ma réponse était prète: c'était tout simplement immoral.  

Ce que je ne savais pas encore, c'est s'il était immoral pour moi de mettre mon veganisme en veilleuse pour m'occuper de mes problèmes de santé, physique et mentale.


     Quelques minutes plus tard, Johnny est arrivé au volant de sa moto, a retiré son casque, a attrapé son sac et s'est élancé vers le café d'un pas énergétique et joyeux en me faisant bonjour de la main, le sourire fendu jusqu'aux oreilles.  Il est venu m'embrasser en entrant et m'a demandé ce qu'il m'offrait aujourd'hui, en jetant délicatement son sac, son casque et son veston sur le siège d'à côté.


     "Un thé noir, s'il te plaît, et merci."

     Il est revenu avec mon thé et son café, s'est assis, et sans préambule il m'a demandé:  "Alors, immoral ou pas de manger des animaux?"

     Je lui ai donc expliqué ma position et il a acquiessé de la tête, me montrant son accord.  Il a pris une gorgée de son café et m'a ensuite demandé:  

     "Pourquoi sommes-nous ici aujourd'hui?"  Il a pris une seconde gorgée de son café et m'a souri.

     "Euh, pour discuter?"  Je ne voyais pas le but de la question.

     "Oui mais pourquoi as-tu besoin que nous discutions?"  Même sourire; une autre gorgée.

     "Parce que j'ai besoin d'aide?" Sourire retourné; gorgée de mon thé.

     "Pourquoi as-tu besoin d'aide, Tara?"

     "Bien, c'est compliqué... mais en gros, parce que je ne vais pas bien et je veux aller en thérapie," lui ai-je répondu.

     Johnny a déposé son café pour me répondre:  "Écoute, je n'essaie pas de te prendre en défaut, crois-moi. J'essaie seulement de te faire réaliser que d'un côté, tu dis croire qu'on peut très bien être en santé sans consommer de la nourriture de provenance animale, mais de l'autre côté, tu sens que ton veganisme nuie présentement à ta santé mentale et physique.  Donc, serait-il possible que pour certaines personnes, le végétalisme puisse être problématique?"  

Il m'a regardé avec douceur et a attendu patiemment ma réponse.  Elle ne venait pas.   

     "En tant que Vegan Identifié, j'ai affirmé haut et fort que tous les humains pouvaient vivre en santé avec un régime végétalien.  Je n'ai jamais eu la preuve de ceci, seulement la volonté de croire "la vérité" sortant de la bouche d'autres vegans.  Pourtant, il y a des gens souffrant de conditions très sérieuses qui auraient beaucoup de difficulté à vivre en étant végétaliens et ainsi aller chercher toute la nutrition dont ils ont besoin.  J'évitais de penser à ces scénarios parce qu'ils contredisaient un dogme vegan de base.  J'étais un Vrai Croyant, tu te souviens? "

     "Je comprends ce que tu veux dire mais je ne sais pas où tu veux en venir."  J'essayais de suivre, sans grand succès.

     "Et bien simplifions:  est-ce qu'il serait immoral pour ces personnes de manger des produits animaux?  Où bien on continue de faire semblant qu'elles n'existent pas?"  Il m'a lancé un clin d'oeil.  

     "Non, bien sûr, ça ne serait pas immoral pour ce genre de personnes parce qu'elles en ont besoin."  

     "Et pour ceux qui vivent dans des milieux où l'agriculture végétale est difficile, ou même impossible?  Qu'est-ce qu'on fait d'eux?  Et ceux qui n'ont pas les moyens financiers de se payer une alimentation suffisamment variée, et encore moins des substituts, souvent le double ou le triple du prix des produits qu'ils imitent?  Un vegan identifié n'ose pas trop penser à ces scénarios-là non plus, n'est-ce pas?  En fait, il ne se gêne pas pour dire que le facteur financier n'a aucune importance, certifiant qu'on peut vivre de riz et de légumineuses, sans prendre en compte bien sûr que cela est loin d'être une alimentation variée, qu'elle serait même très incomplète.  Il ne tient pas plus compte du fait que la prise de suppléments est jugée essentielle par les nutritionistes vegans, pour éviter les carences.  Et je ne parle pas seulement de cette fameuse B-12."  

    Johnny souriait mais sans grande conviction.  Je devinais un Mea Culpa derrière ses yeux tristes.

     "Non, bien sûr, il y a des exceptions.  Ce n'est pas nécessairement immoral pour ces personnes de s'alimenter et d'utiliser des produits d'origine animales.  Je l'ai dit, ok?"   Mon tour de lui faire un clin d'oeil.

     "À la bonne heure!  Alors revenons au côté santé.  J'ai imprimé quelque chose pour toi."  

     Johnny s'est mis à fouiller dans son sac, prenant une gorgée de café par la même occasion en me voyant prendre une gorgée de mon thé encore chaud.  Il a poussé deux feuilles imprimées vers moi en me disant "Lis ça!"

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     Sur la première feuille, une capture d'écran du site The Vegan RD, une nutritionniste vegane connue ayant déjà été membre professionelle du PCRM (le Physician Committee for Responsible Medicine) où elle déclarait qu'"il n'y a pas d'argument santé pour le végétalisme."

     Pardon?

   "Il y a, bien sûr, un assez bon argument à faire pour manger plus de végétaux (beaucoup plus de végétaux) et moins d'aliments de source animale, mais personne n'a pu prouver qu'on doit manger un régime 100% végétal pour être en santé."  

     Elle ajoutait ensuite, et ceci est la partie qui m'a inquiétée le plus: "Pour se servir de l'argument santé, c'est à dire pour vendre un régime 100% végétal, nous n'avons pas le choix d'exagérer, de surestimer les avantages de ce régime et parfois d'en minimiser ou en dénier les risques."  

     Pardon, on surestime les avantages?
     On minimise et dénie les risques 

     À part le risque d'une déficience en B-12, je n'avais jamais vraiment ni sérieusement entendu parler d'autres "risques".  Je sentais le regard de Johnny sur moi, guettant ma réaction.  Sans pauser, j'ai passé à la deuxième feuille.  Cette fois, c'était un autre nutritionniste vegan, aussi fondateur d'une organisation vegane très populaire, qui répondait à la question suivante:  "Certains vegans aiment penser qu'ils peuvent obtenir leur vitamine B-12 en mangeant du tempeh, de la spiruline ou des légumes sales (non lavés).  Même que certaines personnes prominentes au sein du veganisme minimisent la nécessité de supplémenter en B-12.  Pourquoi y a t-il tant de vegans qui pensent ne pas avoir besoin de supplémenter?"

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Et le nutritionniste vegan répondait: "Parce qu'ils veulent penser que le régime vegan est un régime naturel. Plusieurs vegans croient que le régime végétalien est le plus naturel, par conséquent, le régime le plus santé, et que tout le monde devrait arrêter de nuire aux animaux et vivre une existence rappelant le jardin d'Eden.  Je comprends l'attrait de ceci, mais l'évidence que l'homme a évolué en tant que vegan n'existe tout simplement pas, sans mentionner le fait très important que ce qui est "naturel" n'est pas nécessairement ce qui est le plus sain."

     J'ai regardé Johnny, bouche-bée.  Je n'étais pas capable de mettre une syllable à la suite de l'autre.

     "Bouche bée?" Il m'a lancé.  "Laisse moi deviner:  tu n'as jamais lu quelque chose de pareil sur un pamphlet vantant le véganisme, n'est-ce pas?"

     "N-non!  Vraiment pas!"

     "Mais tu vois, cette information qui se trouve devant toi aujourd'hui te prouve qu'elle existe et donc que les choses ne sont pas aussi Noires ou Blanches que toi ou moi n'avons voulu le croire.  Quand être vegan est notre identité, on ne cherche pas ce genre d'information, on ne cherche pas tout de go une petite dose de Gris pour diluer notre palette.  Et je déteste le dire mais il y a aussi des vegans qui liront ce genre d'information et qui n'en feront pas de cas parce que dans leur tête (ou leur égo), "il faut ce qu'il faut pour sauver les animaux".  Que des gens soient conscient qu'il y a des risques pour leur santé, ou la santé de ceux qu'ils essaient d'évangéliser, ça ne les émeut pas.  Ces vegans-là existent aussi; triste mais vrai.  Un jour, j'ai demandé à une personne ressource en santé de ma propre communauté si elle avait peur que certaines informations santé soient prouvées fausses ou même néfastes pour la santé des gens.  Elle a haussé les épaules et m'a répondu "J'ai des assurances professionelles."
   
    Je n'en croyais pas mes oreilles.  Johnny a continué.  "Ecoute, loin de moi l'idée de te dire quoi et comment penser.  Mais je peux témoigner que ma propre façon de penser a changé à la lumière de nouvelles informations, parce que j'ai continué mes propres recherches, ce que tu feras aussi de ton côté, j'en suis certain.  Mais j'ai réalisé que pour certaines personnes, un régime 100% végétal n'est tout simplement pas approprié,  Et cela en plus de réaliser que nous n'avons pas encore les informations pour dire pour qui, et dans quelles conditions,et pendant combien de temps, ce même régime 100% végétal est approprié.  Alors certifier que manger des animaux est une chose immorale est un argument nul et non avenu.  Si une proportion X d'humains a besoin de produits d'origine animale pour vivre, alors comment cela peut-il être immoral de manger des produits d'origine animale?  On ne dirait pas d'un lion qu'il pose un geste immoral quand il mange une gazelle, puisqu'il a besoin de la manger.  Je pense qu'il serait même immoral de lui demander de ne pas la manger!"
   
     Je ne pouvais pas répondre, ayant trop de choses à digérer.  Johnny et moi sommes restés silencieux, profitant de ce temps mort pour regarder une petite fille de 4 ou 5 ans installée avec sa mère à une table voisine, bien occupée à mordre à pleine bouche dans un beigne glacé de crémage rose, les yeux débordants de joie.  Johnny a souri de son bon coeur et s'est ensuite tourné vers moi.  Pas besoin de passer de commentaires, nous comprenions à demi-mot notre émotion partagée.  Je lui ai tapoté la main et il m'a souri encore une fois.  Puis nous sommes revenus à nos moutons.

     "As-tu autre chose à me dire?" je lui ai demandé.

     "Non pas vraiment.  À part peut-être que dans le fond, ce que je retire de tout ça de mon côté c'est que pour essayer de porter un jugement moral ou éthique sur les pratiques alimentaires, une chose est nécessaire: déterminer si un régime, dans ce cas-ci le veganisme, est effectivement bon pour la santé de tous les humains."
     
     Une chose naissait à ma conscience en écoutant mon ami parler et je lui ai dit tout de suite, sans trop prendre le temps de la réfléchir:  "En fait Johnny, je me demande même si ça ne devient pas justement immoral de promouvoir une alimentation 100% végétale, je veux dire, spécifiquement, de promouvoir la pureté vegane, avant d'avoir plus d'information. 

     "Oui, je suis parfaitement d'accord.  Mais Tara, penses-y, comment pourra-t-on avoir cette information? Comment obtiendrons-nous des données vraiment fiables?  Cela prendrait, premièrement, un concensus universel sur ce qu'est une diète végétalienne optimale, et ensuite, une grande proportion de gens de tous les âges, sur plusieurs générations, qui seraient prêts à suivre cette diète optimale, sans faire d'exception.  Parce que si quelqu'un mange des produits animaux de temps en temps, que vaut son témoignage santé?  Il ingère des produits animaux!  MAIS, en même temps, je pense vraiment que d'un point de vue santé mentale, ne jamais faire d'exception est problématique.

     "Oui.... alors, quelle est la solution?"

     "Je ne sais pas, honnêtement.  Mais je peux te dire une chose:  peut-être que ce qui devient alors le plus pressant, si on se soucie vraiment des animaux, serait de travailler à améliorer leur sort, au lieu de seulement se préoccuper d'abolitionnisme."

     Johnny éclata de rire, se tapant la cuisse par la même occasion.

     Je savais pourquoi:  en tant qu'ex-Identifé-Vegan-Abolitionniste, jamais en cent ans, il n'aurait pensé s'entendre dire une chose semblable.  

     Et je ne le comprenais que trop.